L’agriculture biodynamique

La biodynamie est née en 1924 quand Rudolf Steiner répond à la demande d’agriculteurs ayant observé la baisse de la qualité des aliments et l’altération de la fertilité des sols et des animaux.

Malgré sa santé déclinante, Rudolf Steiner donnera son “Cours aux agriculteurs” parce qu’il est conscient de l’importance de l’alimentation pour le développement de l’homme. L’agriculture chimique commençait alors à faire ses ravages avec l’émergence de la fertilisation azotée directement issue de l’industrie de l’armement et du recyclage des explosifs. Pour nourrir l’être humain, il fallait redonner force et vie au sol.

La biodynamie, c’est quoi au juste ?

Quand on évoque l’agriculture biodynamique, on pense tout de suite aux préparations spécifiques et au calendrier des semis. Cette boîte à outils est certes une représentation juste qui mérite d’être élargie par une approche globale.

Une des notions fondamentales de la biodynamie est le principe d’organisme agricole (applicable aussi au jardin). Une ferme harmonieuse comprend, comme l’être humain, un corps physique (son sol avec sa teneur en argile, sable, limons), un corps éthérique (tout ce qui touche à la vie végétale), un corps astral (les animaux) et un moi, l’homme, élément central, décideur, responsable de la nature. De cet ensemble, de cet écosystème naît une véritable individualité.

Le principe de base de la biodynamie tient dans l’application de cette notion d’organisme, de cet écosystème, pour bien en exprimer les potentiels et produire des aliments liés au terroir et dont la qualité permettra un développement humain équilibré. Pour l’éleveur, ce principe se traduit aussi par la prise en compte de l’être intime de l’espèce domestiquée. L’écornage des vaches, par exemple, est une pratique interdite dans le cahier des charges de l’agriculture biodynamique. La corne joue un rôle essentiel pour la vache dans la perception qu’elle a de son environnement terrestre et cosmique et dans le processus de rumination. Tout agriculteur sait combien cet organe est irrigué quand, suite à une blessure, jaillit le sang de la corne. C’est cette force de lien et de rumination qui va donner un modèle aux préparations biodynamiques, d’où l’importance de ne pas amputer la vache de sa corne.

Rudolf Steiner, dans un texte paru en 1923 évoque déjà le risque d’encéphalite spongiforme bovine (maladie de la vache folle) en nourrissant des bovins avec des farines de viande, contraire à leur nature de ruminants et sans lien au sol. Pour les biodynamistes, les épizooties récentes (fièvre aphteuse, grippe aviaire, ESB) trouvent en grande partie leur origine dans le non-respect de la règle de base qui consiste à ne pas stresser un animal par des aliments et un milieu de vie qui n’ont plus de liens avec son habitat initial.

Au centre de cet organisme agricole, de cette individualité, se trouve l’homme. Celui-ci cultive la cohérence, tant dans son approche scientifique, agronomique que sociale et philosophique. Tout cela est bien ambitieux et nécessite de rester humble, modeste et pragmatique devant la grande complexité de la nature.

Il convient de se pencher sur les processus vivants pour mieux les comprendre : c’est la démarche d’observation proposée par Goethe. Cette démarche permet de bien saisir un être vivant dans sa totalité et non seulement à un moment donné, sur une partie de son organisme. On ne peut prétendre connaître une plante uniquement en cueillant sa fleur ; c’est en l’observant à tous les stades de sa métamorphose qu’on peut commencer à l’appréhender.

La boîte à outils

Concrètement, le biodynamiste dispose de préparations particulières, issues des indications précieuses données par Rudolf Steiner dans son Cours aux agriculteurs

– Deux préparations de base

La bouse de corne et la silice de corne. Ces deux préparations demandent chacune une dynamisation d’une heure avant d’être épandues. Il s’agit en fait de créer un tourbillon, aussi appelé vortex, dans un tonneau avec de l’eau de bonne qualité dans laquelle on a ajouté la préparation. Il faut alterner le sens du tourbillon régulièrement. Ce brassage énergique a pour rôle d’oxygéner et de vivifier la substance. Une heure que l’homme de la terre pourra mettre à profit pour prendre un peu de recul sur lui-même et pour bien penser son travail. Ces deux préparations s’utilisent dès la dynamisation terminée, dans un délai maximum de trois heures.

1) La bouse de corne

La bouse de corne est élaborée à partir de bouse de vache mise dans une corne de vache et enterrée durant l’hiver. Elle s’adresse au sol. C’est un véritable modèle de matière organique stable pour le sol, comme l’est le levain pour le pain. Cette préparation dynamise les processus de vie du sol en favorisant sa structuration et la vie microbienne, donc une bonne relation de la plante avec les forces terrestres. Elle stimule la formation de l’humus. Les plantes vont développer plus de racines et ainsi mieux approvisionner leur partie supérieure. On utilise aussi la bouse de corne avant les repiquages. 25 grammes de bouse de corne permet de traiter environ 25 ares. Elle est pulvérisée le soir, de préférence avant les semis, à la reprise des terres et à chaque travail important du sol.

Silice

2) La silice de corne

La silice de corne (issue de quartz pur broyé finement et enterré dans une corne de vache pendant un été) s’adresse aux végétaux et se pulvérise sur les plantes déjà bien développées. Elle renforce l’influence de la photosynthèse et de la chaleur. Elle apporte de la vigueur aux plantes et a une influence très importante sur la maturation et la conservation des fruits et légumes.

Le silicium (quartz SiO2) est le constituant principal de l’écorce terrestre (47 %). Dans sa forme la plus pure, il laisse passer la lumière sans opposition. Le silicium pénètre dans les plantes et dans le corps des animaux et des hommes (peau, œil, nerfs). Dans le sol, nous le trouvons dans le sable, dans l’argile par le silicate d’aluminium sous forme colloïdale, ce qui permet au silicium d’être absorbé par la plante. Très finement moulu, le quartz offre une grande surface active à la lumière. Une pointe de couteau, soit environ 1 g de silice de corne, brassée une heure dans 5 à 10 l d’eau, suffit pour 25 à 50 ares de surface cultivée. Les proportions sont homéopathiques mais les sceptiques expérimenteront une pulvérisation de silice de corne en fin de matinée, une chaude journée sur de jeunes pousses de salade et observeront le résultat pour constater ses effets.

Il ne faut pas confondre l’apport direct de matières minérales classiques comme l’azote, le phosphore et la potasse, fertilisation classique (N, P, K), avec les préparations biodynamiques, qui modélisent et induisent des dynamiques permettant au sol de nourrir la plante. En utilisant une métaphore, on quitte la notion de perfusion pour aller vers l’autogestion. Laissons là la matière pour privilégier le processus.

Parmi les effets des préparations biodynamiques, on observe notamment leur rôle régulateur démontré par des études allemandes : en fonction de l’état initial du terrain, les préparations biodynamiques peuvent agir dans des directions opposées. Lorsque le sol est faible, les préparations augmentent le rendement ; par contre, quand le sol est riche, elles ont tendance à réduire ce dernier. On peut voir qu’avec un substrat de départ pauvre en humus (riche en sable), le taux d’humus s’élève plus fortement sous l’effet des préparations, tandis qu’à partir d’un substrat riche en humus (terrain tourbeux), le taux d’humus se trouve alors plus fortement réduit. Dans ce dernier cas, une plus grande quantité d’humus est décomposée. Les préparations tendent vers une moyenne qui représente une situation d’équilibre dynamique.

Une agriculture de liens

Le besoin en bouse et en cornes implique la présence incontournable de la vache dans la pratique de la biodynamie. La fécondité de la terre demande un apport animal, chaque jardinier peut vérifier les conséquences d’une absence de fumure animale, la baisse de croissance des végétaux et la diminution des rendements. On comprend dès lors la nécessité de partenariats entre éleveurs et producteurs de plantes (céréaliers, viticulteurs, producteurs de plantes médicinales…), et de partenariats entre jardiniers et agriculteurs.

Lien

C’est une belle opportunité pour créer des liens humains. La pratique de la biodynamie suscite de multiples partenariats : échange de savoirs et de savoir-faire. L’élaboration des préparations demande effectivement compétence et disponibilité (pour les cueillettes puis l’élaboration). On peut certes se procurer ces préparations toutes faites (au Mouvement de l’agriculture biodynamique, par exemple) mais l’essence même de la biodynamie invite à agir collectivement et à se joindre à une association pour en disposer, la rencontre humaine étant toujours plus enrichissante.

– Les six préparations du compost

Leur rôle est de mobiliser les substances et les forces du compost. Elles régulent les processus microbiens du compost. Elles sont élaborées à partir de six plantes : l’achillée millefeuille, la camomille, l’ortie, l’écorce de chêne, le pissenlit et la valériane. Ces préparations sont incorporées dans le compost dès la formation du tas.

  • La préparation d’achillée millefeuille stimule le processus de la potasse. Elle donne aussi une sensibilité aux plantes qui leur permet d’accueillir, des substances rares mais indispensables à leur vie, comme l’or, le plomb, l’arsenic, etc.
  • La préparation de camomille, grâce à sa teneur en soufre, possède un rôle régulateur du calcium.
  • La préparation d’ortie harmonise les processus de l’azote grâce à sa teneur en fer et en soufre. Elle permet au compost et au sol d’acquérir une sorte d’intelligence, une sensibilité, et de mieux gérer le métabolisme de ces deux substances.
  • L’écorce de chêne est riche en calcium vivant. Elle agit sur les processus végétatifs trop exubérants dans la vie du sol et dans celle des plantes. Elle a une action préventive contre les maladies cryptogamiques.
  • La préparation issue de la fleur de pissenlit permet de réinsuffler une dynamique nouvelle au processus de la silice et de réguler les actions de la potasse.
  • Enfin, le jus extrait de la valériane officinale, par sa teneur en phosphore, stimule les forces de chaleur.

Les plantes utilisées dans les préparations du compost s’avèrent également très utiles en pulvérisation de tisanes ou de décoctions. C’est en étudiant leur métamorphose au cours de leur vie que leurs principes d’utilisation ont pu être dégagés.

Le calendrier des semis et des travaux : retrouver les rythmes naturels

Adopter des rythmes réguliers renforce la vie, chacun peut le constater à son niveau. De même, appliquer des rythmes cosmiques au jardin améliore les résultats et augmente la résistance des plantes. Si Rudolf Steiner a donné les bases de la biodynamie, la recherche se poursuit sans cesse depuis 1924 : Kolisko, Pfeiffer, et plus récemment Maria Thun qui a approfondi l’influence des rythmes cosmiques sur la croissance des plantes. Maria Thun est décédée cette année mais la recherche se poursuit dans son institut. En France, un groupe de travail issu du Mouvement de l’agriculture biodynamique étudie les influences astronomiques sur la météorologie et complète ainsi le calendrier des semis biodynamiques, publié depuis plus de cinquante ans. Celui-ci ne se contente pas des influences lunaires mais tient aussi compte de celles des planètes et de positions particulières comme les trigones ou les nœuds.

Malgré les apparences, jardiner avec le ciel reste simple.

Le travail avec les rythmes commence en fait avec les rythmes quotidien et annuel du Soleil. On peut comparer le rythme solaire à une respiration : expiration le matin et au printemps, inspiration le soir et à l’automne.

On peut utiliser le calendrier des semis de plusieurs manières, sachant qu’il existe plusieurs niveaux de lecture possibles. Le jardinier débutant peut très bien se limiter au respect des deux rythmes essentiels qui sont le rythme sidéral et le rythme tropique. En un simple coup d’œil, le lecteur saura organiser son travail en fonction des plantes de son jardin.

– Le rythme sidéral

Le rythme sidéral est le passage de la Lune, en 27,3 jours, devant les douze constellations du zodiaque : chaque constellation stimule une partie de la plante, la racine, la feuille, la fleur ou le fruit. Les plantes cultivées sont classées en quatre groupes en fonction des parties qui sont consommées : les plantes racines comme les carottes, radis, navets (et assimilées), à semer, soigner et récolter aux dates racines (passage de la Lune devant les constellations du Zodiaque Taureau, Vierge ou Capricorne) ; les plantes feuilles comme les choux, poireaux ou salades, en jours feuilles (constellations Scorpion, Cancer, Poissons) ; les plantes fleurs (dont on récolte la partie florale comme le brocoli, le calendula, certaines plantes à tisane comme le tilleul, etc.) en jours fleurs (Balance, Gémeaux, Verseau) ; les plantes fruits comme les cucurbitacées ou les tomates, en jours fruit (Bélier, Lion, Sagittaire).

Le jardinier peut ainsi impulser la croissance de la plante qu’il a choisie. C’est facile, une simple question d’organisation. Il s’abstiendra par exemple de semer, planter ou biner une salade en jour fruit pour éviter de précipiter la montée à graines, sachant qu’on cherche plutôt à consommer de belles feuilles.

– Le rythme tropique : la Lune montante et descendante

Le rythme tropique indique la période de plantation, importante pour les repiquages, le travail du sol (labour, bêchage) et l’enfouissement du compost.

La Lune est dans une phase soit ascendante, soit descendante, c’est-à-dire que d’un soir à l’autre elle est plus haut ou plus bas dans le ciel que la veille. Pour être plus synthétique, on peut dire que ce mouvement induit une force qui pousse les plantes soit à s’élever, soit à former des racines. On tient aussi compte de ce rythme pour les greffages et la récolte des fruits (en phase

montante). Par exemple, les radis réagissent positivement au semis en début de Lune montante.

Le passionné d’astronomie peut pousser plus loin ses investigations en consultant le cahier détaillé inclus dans le calendrier des semis tout en observant lui-même la météorologie en fonction des positions cosmiques.

La biodynamie en France

La biodynamie est représentée en France par deux organismes aux missions complémentaires, le MABD (Mouvement de l’Agriculture Bio-Dynamique) et l’association Demeter.

Le MABD joue un rôle plutôt culturel en éditant des livres (dont le Calendrier des semis annuel) et la revue Biodynamis, en organisant des formations et des séminaires et en diffusant les préparations biodynamiques. La revue Biodynamis fait le point trimestriellement sur l’actualité de la biodynamie en France et dans le monde. A noter que le MABD fédère une vingtaine d’associations régionales.

Le pôle formation du MABD propose des stages grand public et d’autres à destination des agriculteurs, agréés par la formation professionnelle. Il gère également une formation qualifiante sur deux années, en partenariat avec le CFPPA d’Obernai (Bas-Rhin) et de Segré (Maine et Loire). En plus du socle classique d’une formation agricole, celle-ci intègre l’approche goethéenne, un travail approfondi sur le paysage et un travail social, notamment en communication non violente. Atypique par le fait qu’elle est portée par un collège d’agriculteurs, elle bénéficie de l’apport d’une cinquantaine d’intervenants.

Pour ce qui est de la recherche, un travail de veille scientifique concernant les travaux et publications en agriculture biodynamique au niveau international est effectué par l’association Biodynamie Recherche en collaboration avec le MABD. Cette association réalise des synthèses, des traductions et des articles qui sont mis à disposition du public francophone sur son site internet et dans des revues spécialisées.

Dans le commerce, les produits biodynamiques sont clairement identifiés par la marque Demeter qui dispose d’un cahier des charges spécifique.

Les opérateurs, agriculteurs et transformateurs, sont contrôlés et certifiés par l’association Demeter (en France l’association Demeter France est en lien avec son association internationale dont le but est l’homogénéisation des cahiers des charges). L’association Demeter a un rôle juridique (respect et amélioration permanente du cahier des charges, par exemple) et économique (aide à la mise en marché, promotion de la marque)

Des résultats validés scientifiquement

Aujourd’hui, le scepticisme a fait place au réalisme quant aux résultats de la biodynamie. Des instituts scientifiques, comme le FiBL en Suisse qui a mis en place depuis 1977 un essai sur 96 parcelles pour comparer les modes de cultures conventionnel, organique (bio) et biodynamique (essai DOC), ont achevé de convaincre un grand nombre d’agriculteurs des résultats de la biodynamie et lui ont permis de gagner sa crédibilité.

La biodynamie se développe aussi grâce aux consommateurs qui plébiscitent les produits issus de la biodynamie, reconnaissant leurs qualités nutritives et gustatives. C’est la validation par les sens : le goût, l’odorat, une science aux résultats plus difficiles à mesurer mais qui n’en demeure pas moins réelle. La biodynamie reste une voie d’avenir pour le développement de l’homme.

Laurent Dreyfus (Auteur, formateur et conseiller en biodynamie au MABD).

Références

  • Elemente der naturwissenchaft n° 95, 2011. Richter R., van Damme J. and Wirz J., “Unintended Phenotypic Effects of Single Gene Insertions in Potatoes – Assessing Developmental Dynamics and Leaf Morphology”.
  • www.bio-dynamie.org
  • www.demeter.fr
  • biodynamie-recherche.org

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